Dea Loher (1964-
née à Traunstein, petite ville de Haute Bavière, à la frontière autrichienne |
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Le talent de l'auteur pour retravailler le mythe ne s'arrête pas là. La transposition de l'ancien au moderne est particulièrement bien réussie dans Manhattan Medea, qui contient tous les éléments de base de l'histoire de Jason et Médée : la fuite des amants, le meurtre du frère, Jason abandonnant Médée et la cruelle vengeance de cette dernière. Mais l'intrigue se situe à Manhattan, devant une demeure cossue de la 5e avenue. Là, sur ce trottoir, c'est une Médée trahie et désespérée qui attend Jason et son enfant. Le passage d'une Grèce mythique au monde d'aujourd'hui est fluide, sans accrocs ni artifices : la preuve est faite que la tragédie se prête parfaitement à tous les espaces ou à tous les temps, à condition que l'auteur sache aussi y greffer sa propre vision du monde et que son talent soit, comme c'est ici le cas, à la hauteur du mythe abordé : Dea Loher crée une Médée coléreuse et toxicomane, qui a su s'adapter à un environnement urbain sauvage, peut-être aussi sauvage que la Grèce des héros... On retrouve les grands thèmes mythologiques : inceste, meurtres familiaux, passion et vengeance. Mais ici, les dieux qui régissent habituellement le destin des hommes semblent avoir disparu, en témoignent les répliques suivantes : Lien : theatredelacommune-Aubervilliers Barbe-Bleue, espoir des femmes Ainsi, les dieux ne seraient qu'une invention des hommes, une illusion, un prétexte fallacieux qui leur permettrait d'échapper au jugement des autres... La démonstration de Dea Loher inclue donc la notion de libre arbitre et de responsabilité individuelle, une idée absente des grandes tragédies qui sont remontées jusqu'à nous. Mais le discours de l'auteur est loin d'être théorique. Ses personnages vivent, parlent et souffrent et la puissance émotionnelle qui se dégage du texte est primordiale. Car ce que ces deux pièces ont en commun, c'est avant tout la mort de l'amour, le désir profond de "tuer l'amour" (dernière parole de l'aveugle dans Barbe-Bleue), un sentiment qui fait ici des ravages et qui lui-même engendre mort et souffrance. |
Après des études de philosophie et de littérature, elle part au Brésil pour un an, pays où elle trouvera la matière de sa première pièce, L'Espace d'Olga, un questionnement sur les rapports de domination entre un bourreau et sa victime. En 1988, elle s'installe à Berlin et s'inscrit au cours "d'écriture scénique" à la Hochschule der Künste, où enseignent alors Heiner Müller, Tankred Dorst et Yaak Karsunke. L'Espace d'Olga est achevé en 1990 et aussitôt publié au Verlag der Autoren. En 1992, sa deuxième pièce, Tatouage remporte le prix de la meilleure pièce contemporaine d'un jeune auteur du Goethe Institut, ainsi que le Playwrights Award du Royal Court Theater. Cette pièce, ainsi que toutes celles qui vont suivre, donnera lieu à un grand nombre de productions en Allemagne, en Autriche et en Suisse. En 1993, elle devient auteur en résidence au Schauspielhaus de Hanovre où vont être créées ses pièces Léviathan, Un autre toit et Adam Geist. Cette dernière obtiendra en 1997 le prix de la meilleure pièce du Festival contemporain de Mülheim. En 1998, Manhattan Medea est créée au Festival Steierischer Herbst de Graz en Autriche. En 1999, Dea Loher écrit Les Relations de Claire pour le Burgtheater de Vienne. En résidence au Théâtre Thalia de Hambourg depuis 1999, Dea Loher y écrit, en 2001, pour le metteur en scène Dimiter Gotschev, Le secteur tertiaire, puis, pour Andreas Kriegenburg, Entrepôt du bonheur (une série de sept pièces courtes écrites et créées tout au long de la saison 2002/2003), Innocence (créée en octobre 2003) et enfin, au terme d'une résidence de plusieurs mois au Brésil - à l'initiative du Goethe Institut et du Festival International de Sao Paolo - Les gens de la praça Roosevelt, créée à Hambourg en juin 2004, et actuellement en tournée au Brésil. |
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